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3 questions à...
Alliance des territoires

Jean Garrigues : "La crise a révélé le paradoxe de la décentralisation telle qu’elle s’est faite depuis près de quarante ans"

23/07/2020

Jean Garrigues, Professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Orléans, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’Etat et les collectivités territoriales ? 

La crise sanitaire a donné tout d’abord un aperçu de l’impréparation de l’Etat à faire face à l’urgence. Souvenons-nous de la gestion des stocks de masques, de gels et de matériel médical. Elle a aussi montré les limites de « l’hypercentralisation » de la décision initialement prévue et qui a été rapidement rectifiée. Les pouvoirs locaux, notamment les villes, ont finalement été extrêmement sollicités et engagés dans l’organisation du confinement, de la gestion de la crise sur les territoires et du déconfinement, comme pour la réouverture des écoles.

Cet exemple et les débats qui en ont découlé sont très révélateurs du rapport et du lien entre le pouvoir central et les communes, soumises à cette judiciarisation de la société. Les maires ont déploré être contraints et entravé dans leurs actions. Durant cette période, nous avons vécu l’expérience en direct du manque de moyens, de liberté et des contraintes qui pèsent sur les pouvoirs locaux, phénomène revendiqué depuis longtemps mais sur lequel les Français ne voyaient pas la preuve tangible. Ce paradoxe était frappant dans le discours de l’Etat : d’un côté, un appel à la responsabilité et à la mobilisation des élus locaux et en même temps, un manque de moyens qui leur est alloué, une contrainte juridique voire judiciaire qui les a entravé. Nous avons été confrontés au paradoxe de la décentralisation telle qu’elle s’est faite dans notre pays depuis près de quarante ans.

Je retiendrai enfin l’expérience « différenciée » des Français vis-à-vis du confinement, sitôt qu’ils soient en ville, à la campagne mais également selon les régions. L’uniformisation centralisée du confinement pouvait poser question car toutes les régions n’ont pas été touchées de la même manière par le virus. Le confinement n’a pas été traité de manière différenciée, contrairement au déconfinement qui a montré la nécessité de la différenciation. En effet, la gestion du déconfinement a été déléguée aux préfets et aux maires, au niveau le plus en proximité. C’est une preuve de la nécessité de revoir en profondeur la manière de penser et mettre en œuvre les politiques publiques à l’avenir, pas seulement en période de crise.


"Durant cette période, nous avons vécu l’expérience en direct du manque de moyens, de liberté et des contraintes qui pèsent sur les pouvoirs locaux, phénomène revendiqué depuis longtemps mais sur lequel les Français ne voyaient pas la preuve tangible." Jean Garrigues 

 France urbaine prône depuis plusieurs années le triptyque « autonomie, dialogue, responsabilité ». Quels doivent être les objectifs prioritaires du projet de loi « 3D » selon vous ? 

La différenciation et la déconcentration sont, selon moi, les principales urgences. La différenciation, nous venons d’en parler, devient aujourd’hui nécessaire car il est absurde de considérer qu’une politique publique, une réforme ou une expérimentation qui fonctionne dans une ville, doit être impérativement déclinée sur l’ensemble du territoire national, avec la même grille de lecture et de moyens. Ça n’est pas la réalité du terrain, le penser relève d’une utopie. Je crois qu’il faut donner plus de liberté aux élus locaux qui sont les plus à mêmes d’imaginer et bâtir des projets qui sont adaptés à leur territoire.

Concernant la « déconcentration », l’enjeu est majeur. Ce besoin de rapprocher l’Etat du citoyen n’est pas nouveau mais c’est aujourd’hui une impérieuse nécessité, au risque de déliter irrémédiablement ce lien qui est au cœur du pacte républicain. Les Français ne savent plus qui fait quoi et où est l’Etat. La crise des gilets jaunes nous a rappelé l’ampleur du malaise, la crise sanitaire nous a sommé d’y remédier. Un Etat fort tout en protégeant est un Etat qui est à la portée des citoyens, en proximité, solidaire et rendant service.
Il y a aussi un enjeu important qu’il ne faut pas sous-estimer : France urbaine défend le concept « d’Alliance des territoires ». Ce concept est fondamental et certaines métropoles doivent y travailler sérieusement. Un véritable pacte territorial, solidaire et inclusif avec leurs territoires avoisinants est indispensable, au risque d’être confronté à un renforcement de la fracture territoriale et sociale dont les conséquences peuvent être terribles.


"Je crois qu’il faut donner plus de liberté aux élus locaux qui sont les plus à mêmes d’imaginer et bâtir des projets qui sont adaptés à leur territoire." Jean Garrigues

 
Comment analysez-vous les résultats du second tour des élections municipales dans les grandes villes, organisé le 28 juin dernier ? 
 
Je retiens d’abord, comme tout le monde, le taux d’abstention record, qui plus est lors de l’élection de la proximité par excellence. Cette abstention s’explique par un symptôme conjoncturel lié à la crise sanitaire mais aussi par l’aboutissement d’un climat de défiance envers les élus, même locaux ! Il y a une forme de résignation des électeurs face à « l’impuissance » voire même « l’incompétence » des élus, idée qui n’est pas la mienne mais qui est prônée par certains. En fait, l’état d’illégitimité des élus nationaux se gangrène aux élus locaux. Ce constat implacable et tout à fait nouveau est terrible. Se joue durant les six années à venir un enjeu colossal de reconquête de légitimité et de crédibilité qui passe par une redéfinition des pouvoirs locaux, leur laissant davantage d’autonomie et de responsabilité, aussi bien juridique que financière.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, il y a une volonté d’entendre les territoires, avec la nomination d’un maire de grande ville à Matignon, Edouard Philippe, aujourd’hui un maire de petite ville, Jean Castex. La présence de Jacqueline Gourault au ministère de la Cohésion des territoires a également été un signe, tout comme les nombreuses concertations organisées avec les associations d’élus ou encore le Parlement. Renforcer le pouvoir local est une volonté réelle, le déclic étant identifié lors de la crise des gilets jaunes. Malgré ces signes plutôt encourageants, le gouvernement a affaiblit les moyens des élus locaux et a renforcé leurs contraintes !

Le deuxième constat que je fais des résultats des élections municipales est le retour de l’appétence pour la question de la qualité de vie, au-delà de la transition écologique elle-même car la « vague verte » dont on parle est en réalité très localisée. Les Français ne veulent pas moins de villes, ils veulent des villes où l’on vit mieux. Cela questionne les élus des métropoles mais aussi le rapport des métropoles aux territoires et ce, dans tous les secteurs tels que les transports, le lien social, le développement économique. Tout cela est imbriqué.
Je suis de nature optimiste. Il y a une prise de conscience générale des défis auxquels nous sommes confrontés. Les gilets jaunes, le Grand Débat National et la crise sanitaire sont venus confirmer tout cela. Les enjeux de cohésion des territoires et de décentralisation, très peu médiatisés, étaient jusque-là réservés à quelques experts. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car les politiques, les médias et les Français ont compris l’importance de ces enjeux pour préparer la France de demain. Ce serait incohérent s’il n’y avait pas de réponses à cela.